Hacène Menouar. Président de l’association El Aman : «Les pouvoirs publics doivent déclencher des enquêtes pour arrêter ce marasme»

L’accident du bus qui a terminé sa course dans l’oued El Harrach interpelle conducteurs et autorités. Que faut-il faire pour éviter de tels drames sur nos routes ? 

Je parle d’abord de formation à partir du premier geste dès les premières années du primaire. Donc, apprendre aux citoyens algériens cette sensibilité à la sécurité. On est en train d’observer que l’Algérien devient de plus en plus agressif et violent avec lui-même. Des jeunes qui se lancent des défis face à des dangers. On n’a plus peur, on n’a peur de rien, ni de la route, ni des accidents, ni de tomber d’un balcon, on n’a pas peur quand on achète des denrées alimentaires à consommer, on n’a pas peur de consommer des stupéfiants. Donc, il y a quelque chose qui a été raté dans l’éducation des enfants de bas âge. Et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui nous avons des chauffards qui n’ont peur de rien, donc ils prennent des risques. A les voir conduire, on dirait qu’ils sont ivres ou qu’ils sont sous l’effet de stupéfiants, mais parfois non, c’est juste qu’ils ont  grandi comme ça, ils ne calculent pas les risques. 

La formation commence par l’auto-école, on a toujours demandé une réforme globale du système des auto-écoles. L’auto-école fonctionne avec des programmes caducs, de plus de 30 ans, alors que tout a changé. D’abord, le conducteur lui-même a changé. Ce n’est plus le même humain avec la même maturité d’il y a 30 ou 40 ans. Les routes ont changé, la mécanique a changé, les véhicules ont changé. Il faudrait revoir ce système. Malheureusement, certaines auto-écoles proposent un permis normal ou un permis assuré. Assuré, veut dire que quel que soit votre niveau, vous pouvez avoir un permis de conduire, moyennant un surplus dans le paiement. Et ça, ce n’est pas normal. Et puis, il y a aussi la complaisance des examinateurs. Il faut qu’on la dénonce. Il faudrait des enquêtes. 

Selon vous, le facteur humain reste-t-il la principale cause ? 

Pour permettre à quelqu’un de prendre le volant et de partager la route avec d’autres personnes, il faudrait vraiment s’assurer que cette personne a toutes les capacités, toutes les aptitudes. Donc une fois formé pour conduire un autocar, un bus ou un camion, il va falloir une formation spécialisée dans des instituts de moyenne ou courte durées pour que ce conducteur connaisse d’abord la responsabilité pour transporter 30 ou 40 tonnes sur une route, en la partageant avec des petits véhicules de tourisme et des motos, ou bien conduire un bus avec de 25 à 50 personnes et avoir toutes ses aptitudes. Une formation des compétences pour ne pas causer d’accident comme on est en train de le voir. Il faudrait qu’il ait cette formation professionnelle cyclique avec un recyclage périodique. Pendant ce rappel à la formation, on examine l’état psychique et psychiatrique du conducteur, est-ce que réellement il a toujours les aptitudes, en maintenant l’examen médical. En Algérie, on exige un examen médical pour la vision. Mais il faudrait aussi qu’il y ait un examen psychiatrique et psychologique. Il faudrait qu’il y ait des tests et des examens approfondis pour permettre à quelqu’un de conduire un autobus ou un gros camion.
On a vu des cas où les gens ont des perturbations psychiatriques, ils ne devraient pas conduire jusqu’à ce que le médecin donne un certificat de bonne santé mentale.

Le vieillissement du parc automobile aggrave la situation, n’est-ce pas ?

Parlons du véhicule en Algérie, on est en train de voir que la majorité des bus ont plus de 20 ans. 60% du parc est globalement âgé de plus de 15 ans. Pour les bus, c’est beaucoup plus. On n’a pas les chiffres exacts, mais visuellement, on voit que des bus datent des années 1990 et, dans certaines régions, des années 1980 ! 

On avait proposé à ce que les transports devraient être assurés par des entreprises ayant un minimum de 10 bus pour avoir une administration qui gère les chauffeurs et receveurs selon un cahier des charges. Les petits privés doivent s’organiser en coopératives.

Dans plusieurs pays, le transport en commun, urbain surtout, est assuré par les entreprises publiques.
En quoi la pénurie et la mauvaise qualité des pièces de rechange automobile contribuent-elles à l’augmentation des accidents de la route ? 

Effectivement, il y a aussi le problème des pièces de rechange et des pneumatiques, certains propriétaires de bus font du bricolage pour faire fonctionner leur matériel, parce que c’est leur gagne-pain, ils ne peuvent pas faire autrement. 

C’est une grande problématique qui s’est ajoutée aux anciennes qu’on avait déjà dans les années 2014, 2015, 2016, quand on a commencé à travailler sur ce dossier. Maintenant, on doit la rajouter dans notre recueil et dans notre plaidoyer. On ne parle pas de mécaniciens actuellement, ils apprennent sur le tas, ce sont des apprentis qui deviennent des mécaniciens, et comme la technologie a changé, le matériel a changé, les exigences ont changé, nous, nous demandons à ce qu’il y ait de vrais spécialistes dans la mécanique pour ne pas faire d’erreur de montage, parce que ça ne sert à rien d’avoir la pièce d’origine quand le mécanicien ne sait pas faire le montage ni le contrôle. 

Quand on voit certains bus circuler, on constate que le contrôle technique exigé par la réglementation tous les 12 mois, parfois tous les 6 mois, n’est pas fait correctement. Il y a, dans certains cas, de la complaisance, qu’on dénonce. Les bus en circulation, s’ils passaient de vrais tests au centre de contrôle technique, ils n’auraient jamais le droit de circuler et de prendre des passagers. 

Les  pouvoirs publics doivent déclencher des enquêtes pour arrêter ce marasme concernant l’état des véhicules qui sont en circulation. C’est vrai que parfois on nous dira : si on applique le vrai contrôle technique, les propriétaires de bus vont chômer et les clients n’auront plus de transporteur pour les emmener au travail ou à l’école. Il faudra dans ce cas choisir, ou bien la rigueur ou bien fermer les yeux et risquer l’irréparable.

Selon vous, quels contrôles ou audits seraient nécessaires pour éviter la répétition de tels accidents ?
Au-delà du contrôle technique du véhicule, il faut aller vers le contrôle du fonctionnement. On a demandé à ce que dans les bus et dans les  camions, on installe des chronotachygraphes embarqués dans le tableau de bord pour enregistrer tous les comportements du conducteur : la vitesse, la durée de conduite et la durée de travail et les arrêts de repos.

Il faudrait au niveau de la justice déclencher des enquêtes, avec la police, la gendarmerie. A chaque fois qu’il y a un accident pareil, il faudrait une enquête scientifique et technique pour déterminer les causes. Si la cause est le mauvais entretien, il faudra interpeller le chauffeur, pourquoi il a roulé dans ces conditions et aller jusqu’à attirer l’attention des hautes instances du pays pour dire que nos véhicules sont vétustes et ne sont plus valables pour transporter des personnes ni pour rouler sur la route. Mais le problème peut être lié à l’état de la route, parce qu’il y a un trou, un dos-d’âne mal installé et qui ne répond à aucune norme de sécurité, un virage mal courbé ou une route dont le matériau n’était pas aux normes. 

Il faudrait interpeller le directeur des travaux publics, le président  d’APC, le wali et le chef de daïra, tous ces responsables, il faudrait qu’ils soient convoqués par la justice si le sinistre a un rapport avec des malformations ou un travail mal exécuté.  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

FORMULAIRE D'INSCRIPTION

Nom *
Prénom *
Email *
Numéro de téléphone *