Service Public – Radio Chaine 3 – Journée Mondiale dédiée à l’Alimentation

M. Mohamed Amokrane Nouad – Expert-consultant en agroéconomie, représentant de l’association « El AMAN » invité dans l’émission Service Public à coté des experts
M. Aïssa Manseur – Consultant en développement agricole, ingénieur agronome de formation. et Dr Baouche Fatiha – Directrice de la formation de la recherche et de l’innovation au ministère de l’Agriculture, du développement rural et de la Pêche

Sécurité et Souveraineté Alimentaire en Algérie : Le Diagnostic Sans Concession de M.  Amokrane Nouad

À l’occasion de la Journée mondiale de l’alimentation, l’émission « Service Public » a réuni plusieurs experts pour débattre des enjeux agricoles de l’Algérie. Parmi eux, M.  Amokrane Nouad a apporté un regard critique et technique sur la situation actuelle, entre potentialités naturelles exceptionnelles et défis de gouvernance.

Un constat mondial : « Une humanité à deux vitesses »

D’emblée, M. Nouad a réagi au slogan de la FAO pour 2025, soulignant le fossé entre les discours internationaux et la réalité du terrain. Pour lui, les objectifs de lutte contre la faim ne sont jamais pleinement atteints, créant un monde « à deux vitesses » où cohabitent malnutrition sévère et obésité galopante. Il pointe également une dérive qualitative : « Aujourd’hui, même si l’on a de la nourriture, elle n’est pas toujours saine. La malbouffe provoque des ravages sanitaires, car la recherche du gain facile se fait trop souvent au détriment de la santé humaine ».

De la sécurité à la souveraineté nationale

L’expert a insisté sur l’évolution nécessaire des concepts. Si l’autosuffisance totale est une chimère, l’Algérie doit impérativement viser la souveraineté alimentaire. M. Nouad a rappelé que les crises récentes (2008, crise sanitaire, conflits mondiaux) ont montré que même avec de l’argent, un pays peut se retrouver incapable d’acheter des denrées si les pays producteurs bloquent leurs exportations.

L’Algérie, un « pays-continent » aux richesses mal exploitées

M. Nouad a rappelé avec force que l’Algérie dispose d’atouts naturels uniques, notamment cinq grandes zones agroécologiques (du littoral au Sahara) permettant de produire quasiment tout au long de l’année. Il a d’ailleurs cité des chiffres impressionnants : l’Algérie est classée mondialement au 4ème rang pour l’abricot, 6ème pour la mandarine, l’huile d’olive et le poivron, et 17ème pour la pomme de terre.

Cependant, il déplore une déconnexion entre ces potentialités et les politiques publiques :

  • Déficit de planification : Les stratégies agricoles souffrent d’un manque de continuité, calquées sur des mandats courts plutôt que sur des décennies.

  • Problème de productivité : « Nous produisons 10 quintaux de céréales là où d’autres en produisent 100. Pour la viande, nous sommes à 100g de rendement par animal contre 1kg ailleurs ».

  • Taille des exploitations : M. Nouad juge « aberrant » le maintien de petites exploitations de moins de 10 hectares qui empêchent la mécanisation et le recrutement d’ingénieurs.

Vers une mutation du modèle : Les méga-projets du Sud

En conclusion, l’expert voit dans le Sud algérien une lueur d’espoir. Il a évoqué les méga-projets en cours (notamment à Adrar pour le lait et les céréales) qui pourraient, grâce à des partenariats étrangers et une agriculture industrielle, permettre à l’Algérie de redevenir un pays exportateur.

Pour M. Nouad, le défi est clair : passer d’une agriculture « sociale » à une agriculture économique basée sur l’innovation technique et la durabilité, afin de réduire une facture d’importation qui pèse encore lourdement sur l’économie nationale.

En complément des analyses de M. Nouad, les autres intervenants ont apporté des éclairages techniques et institutionnels essentiels pour comprendre la complexité du secteur.

L’expertise agronomique et les freins structurels

M. Issa Mansour, ingénieur agronome et consultant, a tenu à distinguer la « simple nourriture » de la véritable sécurité alimentaire. Pour lui, si l’Algérie est à l’abri de la famine, elle ne jouit pas encore d’une sécurité alimentaire totale, laquelle repose sur quatre piliers : la disponibilité, l’accessibilité économique, la stabilité et, surtout, la salubrité. Il a pointé du doigt les lacunes dans la maîtrise technique, notamment dans la chaîne du froid. Selon lui, malgré des investissements colossaux (environ 30 milliards de dollars injectés via le PNDA), les résultats stagnent à cause d’un manque de formation et d’une recherche scientifique déconnectée du terrain : « Nos chercheurs sont devenus des employés administratifs par manque de moyens ».

La vision institutionnelle et les réformes

De son côté, Dre Baouche Fatiha, représentante du ministère de l’Agriculture, a rappelé que la priorité historique de l’Algérie depuis l’indépendance était de « nourrir le citoyen » pour éradiquer la famine. Elle a souligné que le secteur est désormais entré dans une phase de réformes législatives profondes visant à libéraliser l’agriculture et à la mettre au diapason des normes internationales. Pour le ministère, l’objectif actuel est de passer d’une production de subsistance à une agriculture capable de freiner les importations et de booster les exportations grâce à une amélioration rigoureuse de la qualité des produits.


Ce débat souligne une convergence de vues sur le potentiel du pays, mais révèle un consensus sur l’urgence d’une meilleure régulation du marché et d’une modernisation des pratiques techniques.

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