Hacène  Menouar, président d’El Aman, au Jeune Indépendant : «Il faut un véritable électrochoc pour enrayer l’hécatombe routière»

Combien de drames faudra-t-il encore pour changer de méthode ? Les accidents meurtriers de Boumerdès, Timimoun et Constantine ont, une nouvelle fois, exposé les failles persistantes de la sécurité routière. Pour Hacène Menouar, président de l’association El Aman, il est temps de sortir d’une approche qui fait du conducteur le principal, voire l’unique responsable des accidents.

Il appelle à revoir toute la chaîne de sécurité, de la conception et l’entretien des routes à la formation des conducteurs, au contrôle technique, aux sanctions et au recours aux radars et aux nouvelles technologies. Il plaide également pour une véritable culture de la route dès l’école, estimant que la prévention ne peut plus se résumer à des campagnes ponctuelles alors que le vieillissement du parc automobile, les insuffisances du contrôle et certaines défaillances des infrastructures continuent de faire peser un lourd tribut humain sur la société.

 

 

Le Jeune Indépendant : Chaque nouveau drame relance les mêmes interrogations sans pour autant empêcher les accidents de se reproduire. Faut-il reconnaître aujourd’hui l’échec de la stratégie actuelle de sécurité routière ?

Hacène Menouar : Malheureusement, chaque accident grave nous rappelle que les efforts déployés jusqu’ici restent insuffisants pour réduire les principales causes des accidents et mettre fin à cette hécatombe.

Une véritable peur de la route semble également s’installer chez les Algériens. Beaucoup appréhendent désormais leurs déplacements, que ce soit au volant de leur véhicule ou dans les transports en commun. Cette situation est particulièrement préoccupante.

Au-delà du bilan humain, c’est aussi l’image et le niveau de développement de notre pays qui sont concernés. La sécurité et le bien-être d’une société se mesurent notamment à sa capacité à prévenir les décès évitables. La multiplication des drames, qu’ils soient liés aux accidents de la circulation, aux incendies ou aux inondations, ne doit surtout pas conduire à banaliser la mort.

En tant qu’association de défense des consommateurs, nous sommes directement concernés. La sécurité est un droit essentiel du citoyen et du consommateur.

 

Vous appelez à une refonte globale de la stratégie nationale de sécurité routière. Quelles sont les mesures prioritaires ?

Il faut espérer que ces accidents particulièrement tragiques servent d’électrochoc et interpellent l’ensemble des acteurs concernés : les pouvoirs publics, les organisations patronales, les établissements scolaires, les centres de formation et, surtout, les experts.

Il faut cesser de réduire les accidents à la seule responsabilité du conducteur. Lorsque certains avancent que 95 ou 98 % des accidents sont dus au facteur humain, il faut s’interroger sur la manière dont ces chiffres sont établis. L’être humain intervient à tous les niveaux de la chaîne de sécurité routière, depuis l’aménagement du territoire jusqu’à la conception et l’entretien des infrastructures.

La création de nouvelles villes sans infrastructures ferroviaires ou moyens de transport alternatifs ainsi que le retard dans la réalisation de certains axes destinés à désengorger les routes contribuent à accroître la pression sur le réseau routier. Une meilleure répartition des flux permettrait de réduire certains risques.

Il faut également revoir la conception, la réalisation et le suivi des routes. Certaines voies présentent déjà des défauts de tracé, notamment au niveau des virages, nécessitant l’installation de ralentisseurs ou d’autres dispositifs. Nous ne pouvons plus concevoir les routes comme dans les années 1970 alors que le poids des véhicules, les vitesses et les conditions climatiques ont évolué.

L’innovation doit être au cœur de la politique routière, notamment à travers des revêtements adaptés aux nouvelles contraintes. La maintenance doit également être renforcée. Une autoroute qui doit être entièrement refaite après quelques années traduit des défaillances en matière de conception, de réalisation ou d’entretien.

La signalisation horizontale et verticale doit enfin bénéficier d’une attention particulière. Des marquages au sol dégradés peuvent devenir un facteur de risque, notamment par temps de pluie, en réduisant l’adhérence et en favorisant les dérapages.

 

Vous estimez que la responsabilité est partagée à tous les niveaux de la chaîne de sécurité routière. Quelles mesures faut-il désormais prendre pour passer du constat à l’action ?

Le facteur humain intervient également dans la formation des conducteurs. Il concerne l’enseignant de l’auto-école, le mécanicien, l’importateur qui met sur le marché des pièces non conformes, les agents chargés du contrôle aux frontières, mais aussi l’éducation routière dispensée à l’école et celle transmise par les parents.

Nous devons donc tous nous remettre en question et sortir d’une vision qui consiste à parler uniquement du conducteur, de la vitesse ou du comportement au volant. Il faut d’abord reconnaître les insuffisances de la stratégie actuelle.

Nous avons formulé 23 propositions, dont 16 restent encore à mettre en œuvre. Parmi elles figure la généralisation du chronotachygraphe aux véhicules de transport de voyageurs et de marchandises. Certains véhicules importés en Algérie en sont déjà équipés, mais les agents chargés de la sécurité routière ne disposent pas toujours des appareils nécessaires pour en effectuer la lecture.

Le chronotachygraphe constitue pourtant un outil important de contrôle des temps de conduite, des périodes de repos et de la vitesse. Il peut ainsi contribuer à prévenir les excès de vitesse et le non-respect des temps de conduite.

Il faut également accélérer le déploiement des caméras de surveillance et des radars fixes. Leur coût ne doit pas être considéré comme un obstacle face au coût humain des accidents.

La sécurité routière doit donc reposer sur une stratégie globale associant prévention, contrôle, qualité des infrastructures, formation, entretien des véhicules et des routes, et responsabilisation de l’ensemble des acteurs.

 

Vous estimez que la formation des conducteurs n’est plus adaptée aux réalités actuelles de la circulation. Quelles réformes faut-il engager pour mieux préparer les futurs conducteurs et renforcer les exigences du permis de conduire ?

Il faut revoir en profondeur le système de formation. Les programmes des auto-écoles sont pratiquement inchangés depuis des décennies, alors que les véhicules, les routes, la signalisation, la puissance et les vitesses ont considérablement évolué. Il est donc urgent de moderniser les programmes, les méthodes d’apprentissage et les modalités d’examen du permis de conduire.

Les exigences doivent être encore plus élevées pour les conducteurs professionnels, notamment ceux des poids lourds et du transport collectif, avec une formation spécifique et des évaluations médicales et psychologiques adaptées.

La formation continue doit également devenir obligatoire, particulièrement pour les professionnels. Tous les deux ou trois ans, ils devraient pouvoir actualiser leurs connaissances et leurs compétences dans les centres de formation professionnelle.

Mais la réforme doit commencer dès l’école. Il faut développer une véritable culture de la sécurité routière en enseignant aux élèves le civisme, le respect des autres usagers et les règles de circulation. Ces notions pourraient également être intégrées aux examens du BEM et du baccalauréat.

Enfin, il faut renforcer les conditions d’obtention du permis et mettre fin à toute forme de complaisance. Un permis ne doit pas être considéré comme un simple acte administratif, mais comme une véritable qualification. Il faut donc auditer l’ensemble du système de formation et d’examen.

 

Vous préconisez un durcissement des sanctions mais également un meilleur entretien des infrastructures et le recours aux nouvelles technologies. Sur quoi faut-il concentrer les efforts en priorité ?

Il faut parler de l’efficacité du contrôle et des sanctions. Beaucoup d’Algériens ont déjà assisté au passage d’un barrage de police où des motards circulent sans casque. Cela montre que, même lorsqu’un contrôle existe, il n’est pas toujours suffisamment efficace.

On constate également de nombreux excès de vitesse, notamment sur certains axes aux portes d’Alger où des jeunes pratiquent le rodéo automobile, mettant en danger les autres usagers. Et pourtant, dans certains de ces endroits, on ne voit ni radar, ni contrôles de routine, ni véritable dispositif de surveillance.

Il faut prendre cette question très au sérieux et arrêter de faire du social dans ce domaine. Lorsqu’un comportement met directement en danger la vie des autres, les sanctions doivent être appliquées de manière ferme, dissuasive et systématique.

 

Quel rôle les citoyens, les transporteurs, les associations et les médias doivent-ils jouer pour instaurer une véritable culture de la sécurité routière ?

Il faut avant tout développer une véritable culture de la sécurité routière et réduire la pression exercée sur les routes, notamment en renforçant le transport collectif afin de limiter le nombre de véhicules en circulation.

La maintenance et la qualité des infrastructures doivent également être améliorées. Il faut identifier les causes de leur dégradation, renforcer le suivi et privilégier des solutions durables et innovantes. Les travaux routiers ne doivent pas eux-mêmes devenir une source d’embouteillages ou d’accidents.

Il faut aussi agir sur le vieillissement du parc automobile à travers son renouvellement progressif et un contrôle plus rigoureux de la qualité des pièces de rechange et des pneumatiques.

La prévention doit commencer dès l’école et s’inscrire dans la durée. La sécurité routière doit être intégrée aux programmes scolaires afin d’enseigner aux jeunes les règles de circulation, le civisme et le respect des autres usagers.

Les médias et les réseaux sociaux ont également un rôle majeur à jouer. Les influenceurs, les sportifs et les artistes, notamment les footballeurs, peuvent être davantage mobilisés pour promouvoir auprès des jeunes des comportements responsables sur la route.

La sécurité routière ne doit donc plus se limiter à des campagnes ponctuelles. Elle doit devenir une véritable culture collective, portée durablement par les pouvoirs publics, l’école, les médias et l’ensemble de la société.

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